2 juin 2007

Le train file vers le Bronx, il fait chaud. Les bâtiments s’enchaînent, les fenêtres, les fils de linge qui pendent d’un toit à un autre. Tout est parfaitement symétrique, on dirait qu’une grille s’est abattue et a creusé jusqu’à dix mètres de profondeur pour former les immeubles et les rues.

La rame est pleine. Deux femmes entrent et se mettent à côté de moi. Je propose mon siège à l’une, qui m’envoie balader en marmonnant quelque chose que je ne comprends pas. Je n’insiste pas. Elles ont la peau épaisse, les cernes marquées, la chaleur peut-être, les mains sèches et des corps larges. Difficile de leur donner un âge. Les cheveux grisâtres, les yeux jaunis, ce cercle bleu argenté autour de l’iris qui ne vient qu’avec le temps…soixante, soixante-dix ? Elles portent des robes d’été, dans ce tissu qui donne l’impression de pouvoir servir à tout, avec des motifs en losange, carrés et autres inventions géométriques d’une époque démodée, le tout sur un fond uni, bleu pâle ou orange passé.

Elles parlent vite, fort, sans beaucoup articuler, dans un jargon qui a l’air de sidérer les autres voyageurs. Je devine à leur accent qu’elles viennent d’Amérique Latine, première génération d’immigrés sûrement. Elles parlent de ce petit de leur quartier qui s’est fait poignarder dans la nuque en la calle. Un brave garçon apparemment, mais le poor babyboy n’avait pas de bonnes fréquentations. Puis les rodéos de voitures qui les réveillent la nuit. Mais c’est bientôt l’été, les gamins s’ennuient, ça ne les étonne pas. La police est venue, mais ils n’ont attrapé personne. Les petits sont plus malins qu’eux. Elles rient toutes les deux, tandis que je remarque qu’il manque des dents à celle en face de moi. Elles parlent encore un moment, le nouveau salon de coiffure italien semble faire débat.

Au bout de quelques arrêts, l’une d’entre elles s’avance vers la porte, elle souffle, elle grogne, elle bouscule deux ou trois voyageurs pétrifiés sur sa route, sous le regard de son amie, goguenarde. Une fois sortie, non sans peine, elle se retourne et lui rappelle qu’elles se verront à l’église dimanche.

Les portes se referment et nous repartons, au grand soulagement de certains passagers, ceux qui viennent du Sud, de Manhattan. Ils sont facilement reconnaissables, ceux qui ne prennent ce train que parce qu’ils vont au zoo, le grand zoo du Bronx, ceux qui vont prendre l’air en famille, se promener en mangeant une glace et regarder les singes derrière les grillages. Ils pourront même prendre des photos.

18 mai 2007

Il est assis au milieu de sa chambre et regarde les étagères vides, deux stupides planches de bois clouées à un mur. Il a vécu là tout ce temps et aujourd’hui cela ne ressemble plus à rien, on dirait une photo de catalogue pour mobilier d’intérieur. Voilà sa vie, ses derniers mois, sa chambre, trois valises et un sac à dos. Il n’y a plus rien. Il a plu toute la journée et il trouve ça ironique. Son avion décolle demain matin et la nuit tombe déjà. C’est fini, il reste à terre, il ne bouge pas. Il soupire simplement.

Elle ne l’a pas appelé. Elle n’est pas venue lui dire au revoir. Il regarde son téléphone dans sa main, se trouve un peu pathétique, mais il attend quand même. Pourtant, il sait qu’elle n’appellera pas.

Il l’a séduite, elle a joué un peu. Lui, le jeune espagnol, elle la jolie américaine, il trouvait ça romantique. Ils se sont vus quelques temps, mais elle avait d’autres priorités, sa vie, ses amis. Elle vit ici, elle. Il l’avait invitée au restaurant un soir, elle avait beaucoup ri, elle adorait son accent. Elle l’avait embrassé.

Il l’a maudite, il l’a pleurée, il voudrait lui parler maintenant, pour pouvoir se mettre en colère, lui dire tout ce mal qu’elle lui a fait, pour lui demander de le retenir, elle qui riait toujours si joyeusement, elle qui n’a rien compris. Il voudrait la prendre dans ses bras et qu’elle pleure avec lui. Il n’en fera rien, il le sait, elle ne viendra pas, elle n’appellera pas, elle ne sera pas triste et lui ne fera que vérifier mille fois ce téléphone jusqu’au dernier moment. L’autre soir, elle lui a dit qu’il allait lui manquer.

13 mai 2007

Il me dit que c’est comme ça, il dort, il mange, il sort. Il dort alors qu’il fait plein jour dehors. Il mange la nuit, se douche une fois sur deux, sur trois parfois. Quand il sort, il se drogue un peu, « comme tout le monde » me dit-il et il boit beaucoup, « comme les autres ».
Une nuit, il a frappé à ma porte, une de ces fameuses nuits, comme toutes les autres pour lui, pour me demander de vérifier si il respirait toujours le lendemain matin. Alors je l’ai fait, j’ai regardé sa poitrine s’élever et retomber lentement, je l’ai regardé dormir, il ressemblait à un enfant. Il a à peine vingt ans.

Il me dit qu’il n’y a rien à faire, que les autres sont des imbéciles, qu’ils ne sont pas capables de l’aider, ils ne font que se foutre en l’air, parce qu’ils s’ennuient, parce qu’ils s’en foutent, de tout, des cours, de l’argent, de leurs parents, parce qu’ils sont jeunes et qu’ils se croient mieux tout le monde. Il trouve ça stupide, mais il le fait aussi, il les suit. Il ne leur demande pas de parler, de le comprendre, d’être quoi que ce soit pour lui, il les suit parce que c’est comme ça et qu’il n’y a rien d’autre à faire. Il aimerait discuter plus souvent avec ses professeurs, ou d’autres adultes, mais ils n’ont jamais le temps. Ils préfèrent lui rappeler les devoirs qu’il n’a pas rendus, les textes qu’il n’a pas lus, alors que lui trouve tout ça inutile. Ils veulent lui apprendre à lire et à écrire, mais personne ne lui demande son avis, personne ne lui demande de réfléchir. Il s’ennuie en cours. Il croyait qu’il avait eu de la chance en rentrant dans cette université, une bourse, pour finalement ne trouver qu’une majorité gosses idiots et gâtés.

Il me parle de sa famille parfois, de son frère, « bien pire ». Il me dit qu’il n’a pas pu l’aider, qu’il n’a pas su, il a essayé mais c’était impossible. Il croit qu’on ne peut pas aider quelqu’un qui ne veut rien entendre. La dernière fois, il l’a mis à terre, en un seul coup de poing.

Tous les matins je me demande si il est rentré, si nous allons pouvoir prendre un café ensemble sur la terrasse avant que je m’en aille. Tous les matins, je reste quelques instants sur le pas de sa porte et je regarde son corps recroquevillé, ses cheveux blonds recouvrir son visage et ses yeux fermés. Je sais qu’il ne se lèvera pas avant que la nuit tombe.

6 mai 2007

C’est l’aube et nous marchons dans la rue, nous parlons encore de cette nuit au présent, alors que c’est déjà le matin. Nous restons à l’air libre, dans les cris de joie, les embrassades et les chants, les mots ne s’interrompent plus, la solitude est inacceptable, on cherche, on se cherche avidement et l’on défie le temps, on le moque, on l’ignore, tant que nous pouvons encore le prétendre.

Les rayons du soleil caressent avec douceur nos corps dénudés, la fraîcheur de la nuit passée nous accompagne pour quelques instants encore, dans nos pas et dans nos rires, mais j’aperçois déjà, dans les regards de certains vers le jour, la crainte silencieuse de demain.